Le soft power, cet atout que l'élite nigériane ignore encore
Trente-six ans après son invention par Joseph Nye, le soft power reste un concept marginal au Nigeria, alors qu'il pèse lourd dans les stratégies d'influence occidentales et asiatiques.

Le soft power fêtera bientôt ses quarante ans. Joseph Nye forge ce concept en 1990 pour décrire la capacité d'un pays à influencer sans contraindre : rayonnement culturel, diplomatie, attractivité économique. Trente-six ans plus tard, la notion structure les débats à Washington, Pékin ou Paris. Au Nigeria, elle reste un objet intellectuel flottant, rarement convoqué dans les cercles de décision. Obiora Okonkwo, figure du patronat nigérian, pointe ce paradoxe dans une tribune publiée par Business A.M. : le pays dispose d'atouts considérables — Nollywood, Afrobeats, diaspora dynamique — mais ne les convertit pas en influence stratégique.
Le constat n'est pas anodin. Le Nigeria a beau être la première économie du continent, son rayonnement culturel mondial ne se traduit pas en gains diplomatiques ou commerciaux mesurables. Les industries créatives nigérianes génèrent des revenus, mais l'État ne les intègre pas dans une politique d'influence coordonnée. Résultat : une présence internationale puissante dans les contenus, faible dans les négociations. Okonkwo plaide pour que l'élite politique et économique s'empare du concept, non comme un slogan, mais comme un levier de puissance concret.
La comparaison avec l'Asie est éclairante. La Corée du Sud a bâti une stratégie de soft power sur la culture pop, le cinéma et le tourisme, avec des résultats économiques tangibles. Le Nigeria possède déjà les ingrédients : une musique qui remplit les stades à Londres, une filmographie qui capte des audiences sur tout le continent. Ce qui manque, c'est la mécanique institutionnelle — des agences dédiées, des budgets, une coordination entre ministères. Sans cette architecture, le soft power reste une notion de séminaire.
Pour les opérateurs économiques, l'enjeu dépasse la théorie. Une influence culturelle mieux structurée ouvre des portes aux entreprises nigérianes à l'export, aux fintechs qui cherchent des marchés, aux banques qui accompagnent la diaspora. Le Nigeria a déjà une monnaie qui circule dans toute la sous-région et une jeunesse connectée aux réseaux mondiaux. Traduire ce capital en puissance d'influence demande moins de discours que de méthode. Okonkwo rappelle que le soft power ne se décrète pas : il se construit, avec des choix politiques assumés et une vision de long terme.
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