Nigeria : un recensement vieux de 2006 fausse toute la planification économique
Le Nigeria planifie son économie sur des chiffres de population datant de 2006. Cette lacune statistique fausse les politiques fiscales et sociales du pays le plus peuplé d'Afrique.

Le Nigeria ne sait pas combien il compte d'habitants. Le dernier recensement officiel remonte à 2006, quand le pays comptait environ 140 millions de personnes. Aujourd'hui, les projections les plus prudentes parlent de 220 millions, d'autres avancent 230 millions. Personne ne peut trancher. Cette incertitude n'est pas un détail administratif : elle plombe chaque décision économique du pays. Les budgets nationaux, les plans de vaccination, les dotations aux États fédérés reposent sur des estimations approximatives. À Lagos, les autorités locales estiment leur population entre 15 et 25 millions selon les méthodes de calcul. Un écart qui change tout quand il s'agit de dimensionner les réseaux d'eau, les routes ou les hôpitaux.
Cette carence statistique pèse aussi sur la politique fiscale. L'administration nigériane veut élargir son assiette d'impôts, un chantier central pour réduire la dépendance au pétrole. Sans recensement fiable, impossible de savoir combien de contribuables potentiels existent, où ils vivent, ce qu'ils gagnent. Les réformes fiscales de la CBN et du ministère des Finances avancent à l'aveugle. Le FMI a plusieurs fois pointé ce manque de données comme un frein à l'évaluation du risque pays. Les investisseurs étrangers, eux, composent avec des chiffres qu'ils savent approximatifs. Pour la diaspora ouest-africaine, cette imprécision rend aussi plus difficile la lecture des besoins réels du marché nigérian.
Le gouvernement avait promis un recensement numérique en 2023, puis en 2024. À chaque fois, reporté. Coût estimé : environ 500 millions de dollars. Une somme que beaucoup jugent élevée, mais qui représente moins de 0,3 % du budget fédéral annuel. Le vrai obstacle n'est pas financier. Il est politique. Les États du nord, historiquement plus peuplés, craignent de perdre des sièges au Parlement et des parts de revenus fédéraux si les chiffres révèlent une croissance plus forte au sud. Le sud, de son côté, conteste depuis des années les données de 2006 qu'il juge gonflées au nord. Ce blocage institutionnel explique pourquoi aucun recensement n'a abouti depuis près de vingt ans.
Sans données fiables, le Nigeria continuera de piloter la plus grande économie d'Afrique avec des instruments émoussés. Les objectifs de développement, les plans de santé publique, les stratégies industrielles resteront des exercices théoriques. Un pays qui ne connaît pas sa population ne peut pas mesurer ses progrès, ni ses retards. Le prochain recensement, s'il a lieu, ne sera pas un simple comptage. Il conditionnera la manière dont Abuja répartit ses ressources, taxe ses citoyens et parle aux bailleurs internationaux. Tant qu'il reste en suspens, la planification nigériane avancera sans boussole.
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